De l’ouragan Katarina au Covid-19 : à la Nouvelle-Orléans, les inégalités et la ségrégation tuent

Rappelant l'histoire récente de la Nouvelle-Orléans, dont la population afro-américaine, durement frappée par l'ouragan Katrina, affronte désormais l'épidémie Covid-19, Françoise Dureau, enseignante, appelle à la création d'un droit à la protection en cas de crise, notamment pour l’accès au matériel médical et aux produits de première nécessité.

La Nouvelle-Orléans fin août 2005. L’ouragan Katrina menace. Les autorités locales émettent un avis d’évacuation. Les Blancs les plus favorisés quittent la ville. Les Afro-Américains, souvent les plus pauvres, restent, faute de pouvoir évacuer.

Quand Katrina frappe, les digues qui protégeaient la ville, construite sous le niveau des eaux du Lac Ponchartrain et de l’Océan, ne résistent pas, et la Nouvelle -Orléans est inondée. Le lac se déverse dans la ville. Ceux qui n’ont pas pu évacuer sont prisonniers des eaux.

Pourtant, depuis des années, les experts lançaient l’alerte : les digues sont en mauvais état. Il faut les renforcer. Mais rien n’a été fait. Où est la garde nationale de Louisiane pour aider la population en détresse ? En Irak aux côtés de troupes américaines. Où est le président Bush? Il survole la zone à bord d’Air Force One avant de rentrer à la Maison Blanche et de déclarer que l’État fédéral ne compensera pas les carences de l’État de Louisiane ! Où est le maire de l’époque? Ray Nagin laisse éclater sa colère dans les médias. Pourtant il a refusé la proposition de la compagnie ferroviaire Amstrack de mettre à disposition des trains pour évacuer la population. Il n’a pas non plus utilisé les 350 bus scolaires. Quelques années plus tard il sera condamné à 10 ans de prison pour corruption dans le cadre d’une enquête fédérale ouverte après Katrina. Quant à la Sécurité Civile américaine (FEMA : Federal Emergency Management Agency), elle mettra quatre jours à arriver sur place.

Pendant ce temps, on meurt sous les eaux à la Nouvelle-Orléans. Les plus chanceux trouvent refuge dans le Superdome et le Convention Center. Ils attendent dans des conditions déplorables que pays le plus riche du monde se souvienne qu’ils existent. Bilan : 1 500 morts, un million de déplacés en Louisiane.

La Nouvelle-Orléans, 20 mars 2020. Ronald Lewis, Afro-Américain qui a survécu à Katrina et dont la maison a été une des premières à être reconstruites vient de mourir du Covid-19. Il avait 68 ans. Sa famille et ses amis pleurent celui qui était devenu le symbole de la reconstruction du Lower Ninth Ward. Un vrai résistant ! En effet, Katrina a été l’occasion de « blanchir » la ville. Certains ont même parlé à l’époque de
« purification ethnique » . En effet, nombreux sont les Afro -Américains qui, après avoir été évacués vers d’autres villes, n’ont pas pu revenir, souvent pour des raisons financières, les nouveaux logements étant beaucoup plus chers. Ainsi, la population afro-américaine a fortement diminué (- 100 000) tandis que la population blanche perdait seulement 11 000 personnes. Dans le même temps, il ne reste plus que sept écoles publiques pour 400 000 habitants à la Nouvelle-Orléans, qui est devenue un fleuron de la Start Up Nation, alors que 27 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Ce taux atteint 35 % chez les Afro-Américains (qui représentent encore 60 % de la population) et seulement 12 % chez les Blancs.

Le Covid-19 frappe dans ce contexte où au niveau fédéral, les Afro-Américains sont les plus nombreux parmi les victimes du virus. La Nouvelle-Orléans devient rapidement un cluster très important de la pandémie sur le sol américain. En Louisiane, qui compte 4 500 000 habitants, deux tiers des cas et des morts sont à la Nouvelle-Orléans. Au 10 avril, on compte 18 000 cas et 700 morts. Les chiffres augmentent de 40 % chaque jour. Les hôpitaux manquent cruellement de respirateurs. Le taux de propagation du virus est beaucoup plus élevé que dans le reste du monde.

Là comme ailleurs, on cherche une explication à ce cluster. Le carnaval de Mardi Gras qui a attiré un million de visiteurs fin février a été un facteur déclenchant, la misère a fait le reste. Là comme ailleurs, on parle de priorisation des cas. Là comme ailleurs, et comme au temps de Katrina, l’entraide et la survie sont de mise pour les milliers de pauvres qui se retrouvent sans ressources, une fois de plus. Là comme ailleurs, après Katrina, ils reprennent souvent le célèbre : « we shall overcome » de Martin Luther King.

Que nous enseignent ces deux tragédies ?
Des décisions politiques, des choix budgétaires, des conditions économiques et sociales déplorables condamnent toute une partie de la population à la misère, et en cas de crise, à la mort. À quoi bon une Constitution qui garantit des libertés et des droits si, comme le dit si bien Henri Peña-Ruiz, les citoyens ne peuvent pas les exercer ? L’État fédéral quant à lui se dédouane et renvoie la responsabilité aux États.
Nous avons déjà une idée des conséquences de tels choix politiques avec la régionalisation en France et les ARS – agences régionales de santé.
Il n’a jamais été aussi urgent de reprendre le contrôle à travers un processus constituant qui conduira à la mise en place d’un système politique dans lequel l’État aura une obligation constitutionnelle de protection envers ses citoyens. Cette protection inclurait, dans le contexte qui nous occupe : l’accès aux soins et la garantie de protection en cas de crise, notamment l’accès au matériel médical et aux produits de première nécessité. Un système politique qui remettra l’Humain et l’Humanité au centre des préoccupations, et non la finance et les profits des multinationales.

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