Dialogue social : stop ou encore ?

Selon Manon Le Bretton, qui a rédigé la Feuille constituante du 13 janvier, face à une mobilisation populaire caractérisée par sa détermination à s’émanciper des cadres convenus, le salut syndical dépend de la capacité des centrales à se reconnecter au surgissement populaire et à se mettre pleinement à son service, en prenant part au processus constituant engagé par le peuple.

Il aura donc fallu 2 ans de concertation, plus de cinquante réunions avec les centrales syndicales, et « 130 réunions avec les différentes professions » - aux dires de Jean-Paul Delevoye lui-même - mais aussi la plus longue mobilisation sociale depuis un demi-siècle, pour que la montagne accouche d’une minuscule souris : l’annonce par Edouard Philippe, samedi 11 janvier, qu’il acceptait de retirer « provisoirement » l’âge pivot du projet de loi. Et encore : une souris, c’est trop dire. Car dans le même temps il indique maintenir le principe de « l’âge d’équilibre », dont on ne voit pas bien en quoi il peut se dissocier dudit âge pivot ; il apparaît que cette stratégie de procrastination vise surtout à justifier, en guise d’épilogue, un recours annoncé aux ordonnances.

Rarement un gouvernement aura infligé un tel camouflet aux partenaires sociaux, sur lesquels il voudrait « en même temps » pouvoir s’appuyer : à l’heure où, dans le prolongement des Gilets Jaunes, une mobilisation populaire largement affranchie des routines s’impose bruyamment dans ce dialogue feutré, le gouvernement Philippe a tout intérêt à replacer ses partenaires institutionnels comme interlocuteurs privilégiés. Mais même le pas de deux exécuté par Edouard Philippe et Laurent Berger ces dernières semaines a été si bien percé à jour par les observateurs de la séquence qu’il perd toute crédibilité. Et la méthode de concertation est par ailleurs tellement brutale, que les acteurs syndicaux eux-mêmes ne peuvent plus se prêter à ce qui apparaît à tous comme une mauvaise comédie aux conséquences bien réelles : « La méthode de concertation du gouvernement n’est rien d’autre qu’un enfumage permanent », s’offusque ouvertement François Hommeril, président de la CFE-CGC, qui pointe l’absence totale de données chiffrées et de réponses concrètes de la part des interlocuteurs gouvernementaux.

D’un autre côté, comme l’ensemble des corps intermédiaires, les centrales syndicales sont de plus en plus en difficulté vis-à-vis de ceux dont elles sont censées défendre les intérêts, frappées de plein fouet par une crise chronique des processus de représentation. Et lorsque telle ou telle centrale se montre trop frileuse, il n’est plus rare que les bases passent outre ses consignes, comme on l’a vu récemment pour l’UNSA-RATP qui avait accepté un peu vite la trêve de Noël.

Difficile tenaille dans laquelle se trouvent pris les représentants syndicaux. Mais une chose est claire : face à une mobilisation populaire caractérisée par sa détermination à s’émanciper des cadres convenus, et spécialement inventive, tenter de ramener cette force vive dans le cadre trop étroit et perverti des protocoles institutionnels serait une grave erreur. Le salut syndical dépend d’abord de leur capacité à se reconnecter à ce surgissement populaire, et à se mettre pleinement à son service : réinventer ce lien pour prendre leur part au processus constituant d’un peuple qui se refonde lui-même, retrouver leur vocation et leur ambition révolutionnaire, sous peine de s’en trouver disqualifiés.

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