École : l’État décrocheur

« Ouvertement transformée en garderie nationale au printemps dernier, l’Éducation nationale est livrée par les apôtres du néolibéralisme à un chaos organisé, qui achèvera bientôt d’épuiser les personnels, de susciter la défiance des familles, et de bafouer l’intérêt général », dénonce Manon Le Bretton dans la Feuille constituante du 21 septembre, avant d'appeler à « refonder cette institution vitale pour la République, sans rien attendre de sensé de ceux qui ont perdu le sens commun. »

Trois semaines après la rentrée, le tableau qu’offre de l’Éducation nationale est bien sombre. Dans ce domaine comme ailleurs, la stratégie du tâtonnement et de l’atermoiement est en train d’achever la bête, déjà cruellement éprouvée par le confinement.

En mai dernier, l’organisation du déconfinement avait eu de quoi laisser perplexes – et épuisés – les personnels qui avaient à mettre en œuvre les consignes contradictoires et arrivant au compte-goutte, parfois après coup. Partout on répétait alors que cette dépense d’énergie colossale, qui ne permettrait probablement pas aux élèves de compenser les lacunes du confinement, aurait le mérite de préparer la suite, puisqu’il était d’ores et déjà admis au sein de l’institution, que la rentrée 2020 se ferait sous le signe de la crise sanitaire, laquelle imposait de repenser totalement les pratiques. Dont acte. On aurait pu penser, donc, que le protocole de déconfinement posait les bases pour une rentrée de septembre un peu maîtrisée.
C’eût été mal connaître la bande désorganisée qui nous gouverne. Pendant qu’une partie des familles envoyaient courageusement leurs enfants remplir les rangs de
« colonies apprenantes » dont on attend encore le bilan, Emmanuel Macron paradait sur son jet-ski, et il semble qu’aucun de ses ministres n’ait eu le courage de se mettre au travail pour préparer la rentrée de septembre. Et de fait : clamant à qui voulait l’entendre, dans un revirement spectaculaire, que cette rentrée devait à tout prix être « normale », ils ont pris soin de ne rien changer aux habitudes de la maison : classes supprimées dès lors que les prévisions d’effectifs tombaient sous la barre des 30 voire 31 élèves par division, quitte à les rouvrir en plein mois de juillet… mais sans restituer les moyens associés. Ou comment ajouter de la confusion au chaos, tandis que strictement rien n’était proposé pour former ni équiper les établissements et personnels au télé-enseignement, dont on se gargarise pourtant depuis des mois.

La rentrée a donc eu lieu dans des classes tout aussi surchargées que de coutume, où la distanciation physique est vite devenue un vieux souvenir, sans parler des cohues dans les couloirs qui n’ont rien perdu de leur densité anté-covidienne. Le verdict est sans appel : dès le 7 septembre, 262 classes étaient fermées, et le chiffre s’élevait à 2100 moins de 10 jours plus tard ! Alors que nous entrons dans la 3eme semaine de septembre, les 10-19 ans sont désormais les plus nombreux à contracter le virus (16,3 pour 100000 habitants).

À l'heure où la propagation du virus redevient exponentielle et que tous les seuils d’alerte sont atteints, l’annonce d’un allègement du protocole par Olivier Véran le 17 septembre laisse sans voix. "Les enfants, en primaire, en maternelle, en crèche, sont peu susceptibles de se contaminer entre eux et de contaminer les adultes autour d'eux", assure-t-il… mais il insiste pour que les mêmes enfants ne s’approchent pas des grands-parents. Bref, tout comme lors du déconfinement, le gouvernement cache à peine son objectif réel : maintenir les parents au travail pour ne pas ralentir l’appareil productif, dans une stratégie qui s’apparente de facto à celle de l’immunité collective.

Ouvertement transformée en garderie nationale au printemps dernier, l’Éducation nationale est livrée par les apôtres du néolibéralisme à un chaos organisé, qui achèvera bientôt, si rien n’est fait, d’épuiser les personnels, de susciter la défiance des familles, et de bafouer l’intérêt général qu’elle prétend servir. Il appartient à toutes et tous, parents, enseignants, citoyens, de reprendre nos places pour défendre et refonder cette institution vitale pour la République, sans rien attendre de sensé de ceux qui ont perdu le sens commun.

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