Emmanuel Dockès, Voyage en misarchie. Essai pour tout reconstruire

Pour les partisans d’une assemblée constituante en France, et même pour les sceptiques, le Voyage en misarchie ouvre le champ des possibles, en donnant à voir une société profondément différente de la nôtre. Note de lecture par Nicolas Guillet.

Emmanuel Dockès, Voyage en misarchie. Essai pour tout reconstruire

« Si les gens veulent refuser la réalité et vivre dans leurs cauchemars, qu’y puis-je ? ». Cette phrase, qui figure dans l’épilogue (p. 537) du livre d’Emmanuel Dockès, professeur de droit à l’Université Paris Ouest Nanterre, « juriste engagé » (4e de couverture), permet de saisir l’ambition de l’auteur. Ce Voyage en misarchie – essai publié en 2017 et paru en poche en mai 2019 – est en effet sous-titré : « Essai pour tout reconstruire ».

Tout reconstruire. Voilà une perspective constituante pour ceux qui ne veulent plus « vivre dans leurs cauchemars ».

Dans la veine de L’Utopie de Thomas More, Emmanuel Dockès nous emmène loin de la France, de l’Europe et du monde tel qu’il est pour décrire une autre société. Car, de manière remarquable, le livre décrit une société et non pas un État. Il ne s’intéresse pas aux relations verticales de pouvoir entre l’État et les citoyens (comme le fait la philosophie politique libérale depuis le XVIIe siècle) mais donne à voir une société différente de la nôtre, organisée selon un modèle davantage horizontal que le nôtre, fondée sur des règles à côté desquelles bien des nôtres paraissent plutôt conservatrices et dépassées.

 À travers une histoire fictionnelle, Emmanuel Dockès met donc à jour une société utopique, celle du pays de l’Arcanie. Avec comme point de départ un accident d’avion qui conduit le narrateur (un universitaire français) à découvrir cette terre inconnue, il fait « un pas de côté » pour laisser penser qu’une autre société est possible, une société de personnes libres dans laquelle le « pouvoir » est désormais un vestige des sociétés archaïques décrites par des anthropologues. Car la « misarchie » est un « régime dont le principe est une réduction maximale des pouvoirs et des dominations » (4e de couverture), un régime qui « déteste les chefs (…), la domination, le pouvoir » (p. 19). Par là-même, la misarchie est le régime qui cherche à garantir « le plus de liberté et d’égalité possible » (p. 19). La société misarchique figure à cet égard une sorte de dépassement de la démocratie représentative mais aussi une réponse possible au panoptisme et à la société de marché que Michel Foucault a analysé respectivement dans Surveiller et punir et Naissance de la biopolitique.

Cette hantise du pouvoir en soi et des « pouvoirs constitués » en particulier (p. 120) a conduit les habitants de l’Arcanie à concevoir d’autres règles d’organisation sociale, à la fois pour réduire l’effet de soumission qu’engendrent les pouvoirs mais aussi afin de rechercher la plus grande liberté personnelle pour chacun. En cela, Emmanuel Dockès fait œuvre d’imagination constituante, si l’on considère qu’une constitution vise tout à la fois à organiser la séparation des « pouvoirs » (législatif, exécutif, judiciaire) et à assurer la garantie des droits fondamentaux de la personne humaine dans une société donnée (article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789). Il va même plus loin que les classiques puisqu’il s’agit non plus de penser l’équilibre des pouvoirs mais bien plutôt de les faire disparaître autant que possible.

La société misarchiste n’est donc pas dépourvue d’ordre juridique, bien au contraire, car au fond tout groupe humain est constitué sur la base de règles communes. En Arcanie, l’on trouve aussi un corps de règles de droit qui régissent différents champs sociaux et s’agencent les unes avec les autres.

D’abord, il faut souligner qu’en Arcanie existe une sorte de pluralisme juridique. Ainsi, nous trouvons des « principes fondamentaux » applicables à tous les habitants de l’Arcanie. Ils sont complétés par un « code supplétif » qui s’applique à ceux qui n’ont pas choisi leur « code particulier ». Celui-ci découle par exemple de l’appartenance à une « communauté territoriale exclusive » (« cotex ») qui se caractérise par un ordre juridique propre inséré dans les principes fondamentaux. En misarchie, on peut donc choisir son droit applicable, ce qui montre que l’on peut « pousser » certains mécanismes d’auto-organisation déjà existants en France dans le cadre associatif, politique ou congrégationnel.

Ensuite, l’organisation sociale générale repose sur une distinction sur deux concepts bien séparés mais qui concilie organisation collective et liberté individuelle : l’« association » et le « district » (p. 110 s.). En misarchie, il n’est point de souveraineté de l’État qui cumulerait l’exercice de plusieurs fonctions sociales (p. 112). L’appartenance au corps social se conjugue avec la liberté personnelle et l’absence de domination.

Ainsi, tout individu résidant en Arcanie doit appartenir à un district dès lors qu’il habite dans le ressort de celui-ci, ce qui lui confère un caractère impératif. Le district est en effet un espace et un mode d’organisation collectifs. Ainsi, il existe des « districts solidaires » chargés de gérer des fonctions collectives utiles aux habitants (une commune, un réseau d’eau ou bien la « Caisse centrale », sorte de banque centrale). Mais il existe aussi des districts d’immeubles, regroupant les habitants de celui-ci. Nul ne peut être exclu d’un tel district car chacun est relié à ses semblables et connait ainsi une vie collective, de même que chacun est titulaire de droits fondamentaux et ne peut en être privé. Chaque district est régi par un « comice », c’est-à-dire une assemblée populaire tirée au sort, tandis que la possibilité de leur fusion est limitée, de façon à ne pas créer de pouvoir trop important.

L’association se définit pour sa part comme un regroupement volontaire et repose sur la liberté d’organisation et d’adhésion. Elle se décline donc sur tous les plans dès lors qu’un groupe humain partage un but social commun. En misarchie, une religion comme une entreprise sont alors des associations.

Enfin, au long du récit, le voyageur rencontre les grands thèmes de société. Les règles en vigueur paraissent bien différentes de ce que nous pouvons connaître, dans une logique toujours maintenue de recherche de l’accomplissement individuel et de bonheur commun. Donnons-en quelques illustrations.

Par exemple, la durée légale de travail à temps plein est ramenée à 16h/semaine, de façon à stimuler le développement des activités sociales extra-professionnelles des Arcaniens. Dans la réalité, ceux-ci travaillent plutôt en moyenne 24h/semaine. Ainsi, chacun est libre de travailler davantage que la durée légale (selon des proportions, on le voit, raisonnables) mais les heures supplémentaires sont rémunérées de façon dissuasive : toute heure supplémentaire travaillé ne rapporte que le quart d’une heure normale puisqu’elle est taxée à 75% (tandis que celles travaillées à taux plein le sont à 10%).

L’éducation des enfants vise pour sa part à ne pas enfermer l’enfant au sein du cercle familial, au travers des « rotations infantiles » (p. 131 et s.). Par ce mécanisme relativement obligatoire, via des séjours plus ou moins longs dans d’autres familles, les enfants prennent conscience de l’unité du genre humain par-delà les différences sociales et culturelles, ce qui leur permet de bénéficier d’une éducation ouverte à une diversité d’influences. Pour ces adultes en devenir que sont les enfants, la puissance de la norme sociale (l’exigence d’être en conformité) est alors affaiblie, de même qu’est rendu imaginable le passage d’un milieu social à un autre en fonction des désirs individuels.

La relation à l’« étranger » est également singulière en Arcanie puisque, faute de « nationaux », il n’existe pas d’étrangers mais des « primo-arrivants » (p. 102). Les individus sont alors libres de s’installer en Arcanie et, tout comme pour le personnage principal du livre, un pécule, une sorte de téléphone et un logement leur sont même attribués lorsqu’ils s’installent (p. 92). La culture arcanienne considère l’Autre comme une richesse, loin de toute xénophobie (p. 464 et s.).

Même l’écologie est prise en considération par exemple à travers une sorte d’économie circulaire pour recycler les vêtements mais aussi une logique de production de biens durables.

L’argent liquide est remplacé par une monnaie électronique afin de lutter contre la fraude fiscale (p. 84). Les riches (qui n’ont pas disparu) sont désormais contraints de régler leur « contribution commune » (DDHC, art. 13). A côté de cette monnaie (le « bigor ») peuvent exister des monnaies parallèles. Il n’y a pas de pluralité bancaire mais une banque unique (sous la forme d’un district appelé la « Caisse centrale ») afin de garantir également le droit au compte bancaire pour chacun, ainsi que l’attribution d’une « flashette » associée (i.e., un instrument de paiement dématérialisé).

Le droit de propriété a lui-même été révolutionné (p. 355 s.) sur la base de l’idée que l’être humain étant mortel, il est illogique que son droit de propriété lui survive. La propriété est donc liée à l’usage du bien et elle est dite « stable » (pour les biens meubles) ou bien « fondante » (pour les biens immeubles. Dans ce dernier cas, la valeur du droit individuel diminue avec l’espérance de vie de son titulaire. Avec la propriété fondante, la mort du propriétaire d’immeuble entraîne la transmission du bien au « Fonds transitionnel » (un district également) chargé de vendre les biens qu’il recueille (p. 355). En cas de vente avant la mort, la valeur de la propriété dépend de l’âge du vendeur. Quant à l’héritage, il ne concerne que les biens meubles.

Même l’organisation de l’entreprise fait l’objet d’imagination en misarchie (p. 287 s.). Entendue comme un collectif de travail et non comme propriété de ceux qui en détiennent le capital, l’entreprise relève de la catégorie des « associations ». Mais, comme toujours chez l’auteur, l’organisation misarchiste consiste à concilier des exigences contraires, ce qui implique par exemple que le pouvoir dans l’entreprise soit partagé entre les apporteurs de capital initial et les salariés progressivement engagés selon un modèle tout à fait original (p. 403 s.) : ni les uns ni les autres ne sont spoliés.

Pour finir, on remarquera que le « pouvoir constituant » est plutôt évanescent dans le livre car le voyageur français égaré en Arcanie découvre une société déjà misarchique. Il n’est donc pas donné à voir de véritable « moment constituant ». Toutefois, lorsqu’un pays voisin de l’Arcanie (« l’Alterbriie ») bascule d’une « République » vers la misarchie suite à des élections générales et à la victoire de la « Coalition misarchiste », Emmanuel Dockès imagine le « chemin » possible d’un société « capitalo » vers une société « misarchiste » (not. p. 503 et s.) dans un chapitre intitulé « Révolution » (p. 481 s.). La victoire aux élections ouvre alors la voie à la mise en place de plusieurs assemblées (p. 517). L’une d’elle – « l’Assemblée des mille » – est chargée d’adopter les principes fondamentaux. Mais elle coexiste avec l’Assemblée nationale puisqu’il ne saurait être question d’ignorer les résultats de l’élection survenue en République capitaliste qui a permis la victoire de la coalition misarchiste. De même sont mises en place les assemblées populaires qui organiseront et gèreront les différents districts. Toutes ces assemblées nouvelles sont tirées au sort. Dans le même temps, quelques règles fondamentales de la misarchie sont immédiatement appliquées, telles qu’en matière de droit de propriété. La souveraineté du peuple s’exprime et la transformation sociale s’engage.

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