Hara-kiri sur l’eau : la France suicidaire

Dans la Feuille constituante de ce 12 octobre, Sacha Mokritsky revient sur les dessous de l'affaire Suez-Veolia-Engie, et pointe les intérêts d'argent qui, appuyés en coulisses par l'État, porteront atteinte aux travailleurs, au service public et aux consommateurs.

Lorsque l’on se prélasse dans un bain bouillant, que l’on s’agace de toute la vaisselle qui gît sur le bord du lavabo, ou que l’on nettoie à grands coups de jets sa terrasse, tout est à parier que l’eau qui nous parvient est administrée par l’un des deux leaders mondiaux Suez et Veolia, deux entreprises qui font la force et la fierté de l’industrie française. L’État français, actionnaire de ces deux entreprises, qui jouissent également d’une place prépondérante dans la gestion des déchets, aurait pu – dû – dès lors profiter simplement de la jouissance que lui conférait cette position de leader. Il a fallu que les intérêts privés l’emportent et que l’ingérence oligarchique d’une caste qui se reproduit sur elle-même en s’accordant des privilèges vienne fourrer son nez dans les affaires de ces deux géants. Largement appuyé par l’État, qui s’en défend bien entendu, le groupe Veolia a décidé de lancer une OPA généralisée sur Suez en récupérant, via une cession de la part d’Engie, actionnaire de la firme concurrente, près de 30% de ses parts !

Dès lors, Suez devient la marionnette de Veolia, au détriment des emplois de ses salariés, acculés par les puissances de l’argent. Ce sont 4 000 emplois qui apparaissent menacés par un tel rachat, organisé dans la plus grande discrétion dans le dos des administrateurs. Ni une, ni deux, les syndicats montaient au créneau, et de fil en aiguille, c’est un scandale non seulement financier mais également politique qui se tissait au fil des révélations. Alors que devait se tenir le conseil d’administration décisif, là où tout aurait pu être réglé par un vote des représentants d’Engie (qui possède jusqu’à présent les parts que Veolia courtise, compliqué de suivre), la CFDT faisait des siennes en commençant à critiquer la décision de céder ses parts. Le gouvernement, opposé en façade, n’était finalement pas si opposé que cela au démantèlement d’une de ses plus belles entreprises : le secrétaire général de l’Élysée Alexis Kohler décroche son téléphone et appelle les représentants syndicaux pour les enjoindre, plutôt que de voter contre, de ne pas participer au vote. Sauvés ! La CFDT sèche le conseil d’administration, la cession est approuvée, et le premier couteau est planté dans la gorge de Suez et de ses salariés. L’État peut bien se pavaner en disant que ses trois représentants au CA ont frondé et voté contre : les voix de façade importent peu lorsque l’on sait qu’il a manoeuvré en coulisses. 

Le gouvernement se complaît encore une fois dans son sport préféré : câliner ses soutiens – Monsieur Frérot, patron de Veolia, applaudissait avec ferveur les discours de Macron en 2017 – et protéger les intérêts financiers des plus riches, quitte à mettre en danger 90 000 salariés en découpant en rondelles fines et croquantes l’un des deux leaders mondiaux que possède la France. Alors qu’on apprend (sans surprise, disons-le) cette semaine que la suppression de l’ISF a enrichi les plus riches, n’a pas favorisé l’investissement ni l’emploi et a encore creusé l’écart entre une classe laborieuse et une classe dirigeante, Emmanuel Macron et consorts livrent là encore l’objet réel de leur politique. Les intérêts de la France et des Français ne leur importent que très peu, et le rayonnement industriel de nos entreprises à l’international peut être autant sacrifié que la vie des travailleurs sur l’autel de l’argent. Par ailleurs, in fine, c’est sur les consommateurs eux-mêmes que les conséquences de cette destruction méthodique se feront ressentir : en acquérant une position monopolistique, Veolia finira par augmenter le prix de l’eau et des délégations de services publics dont elle a la charge. Cette discipline est suicidaire, plus encore dans un contexte de crise globalisée où la survie de notre économie et de nos emplois est mise à mal par une pandémie destructrice.

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