Homogénéisation populaire

De la séquence du coronavirus et du confinement surgissent les conditions pour que se matérialise une unité populaire à visée humaniste et émancipatrice, affirme François Cocq dans la Feuille constituante du 20 avril. Il nous appartient de nous en saisir avant que les cleptomanes a-démocratiques viennent tenter une restauration de l’ordre ancien tout juste ripoliné.  

Il est des moments où l’Histoire s’accélère. En ces circonstances, et si l’on se garde du piège de l’union nationale de circonstance, la menace de dislocation peut paradoxalement amener à renforcer l’homogénéité populaire, prémisse à des lendemains qui chantent. 

Une première phase, destituante, se  prolonge et gagne tous les pans de la société. C’est celle de la disjonction entre un peuple et ses dirigeants, celle l’effondrement de la légitimité et de la rupture du consentement. Elle s’est d’abord exprimée par la crise démocratique en remettant partout en question, en France comme ailleurs, la forme représentative au point de faire advenir une « démocratie minoritaire » comme modèle électoral. Elle s’est poursuivie par la confrontation de légitimité imposée par le mouvement des Gilets jaunes en refaisant du peuple un acteur politique et souverain : la grande masse intermédiaire et atomisée a commencé à se solidariser face à son propre déclassement économique et social tandis que l’autoritarisme du pouvoir rendait palpable à tout un chacun la manière dont la répression s’exerçait jusqu’alors dans les franges invisibles de la société, notamment les banlieues, celles-là mêmes qui justement connaissent une nouvelle flambée de violence en pleine crise du coronavirus. Elle s’approfondit aujourd’hui par la demande de comptes généralisée vis-à-vis de ceux qui devaient gérer la crise sanitaire, mais aussi de ceux dont la responsabilité passée est engagée du fait des politiques qu’ils ont imposées aux peuples : le besoin vital de se libérer des responsables s’impose à tous, la nécessité de la rupture est plus partagée que jamais. 

Pour que celle-ci advienne, il faut qu’un évènement percute simultanément l’ensemble du corps social et politique. De fait la crise du coronavirus joue ce rôle de bélier désintégrateur. Mais la réponse apportée, le confinement, par son caractère primaire, joue elle un rôle agrégateur. Bien sûr, les conditions matérielles d’existence, ici de confinement, ne sont en rien les mêmes en fonction des individus. Mais le confinement est un évènement commun et partagé qui impacte chacun dans ce qui était sa propre façon de vivre. Le confinement homogénéise sinon le quotidien du moins la perception que sa propre vie est bousculée.  

Surgit alors le temps constituant. Il est a priori le plus enclin à diverger. Si l’effondrement démocratique et la crise de la légitimité rendent l’idée d’un processus constituant plus que jamais nécessaire pour refaire société, le contenu restait en pratique un écueil. Or la crise du coronavirus met à jour une « chaîne d’implications ». En partant de ce que la crise sanitaire met pour tous en lumière, nous en tirons collectivement une analyse des blocages passés et présents, et donc des bifurcations nécessaires, et enfin de leur mise en œuvre. Ainsi en est-il par exemple de l’utilité sociale des métiers : révélée par la nécessité des premiers de corvée et l’inutilité des premiers de cordée, elle peut être un objet de consensus qu’il faudra décliner de l’école, en passant par les qualifications, l’échelle des salaires et jusqu’à la hiérarchie des normes sociales. De même, l’indépendance stratégique placée sous couvert de la souveraineté populaire restaure le corps politique dans son objet et son espace. L’homogénéisation gagne désormais jusqu’aux contenus car apparaissent des impératifs communs.

De cette séquence surgissent donc les conditions pour que se matérialise une unité populaire à visée humaniste et émancipatrice. Il nous appartient de nous en saisir avant que les cleptomanes a-démocratiques viennent tenter une restauration de l’ordre ancien tout juste ripoliné.  

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