La Feuille constituante du 28 octobre

Dans la Feuille constituante du lundi 28 octobre, Enguerrand Delion s'essaie à la critique constituante de Joker. Rappelant les mots de Carl Schmitt, selon lesquels « la constitution est l’unité politique d’un peuple », il conclut que, lorsqu’une société est malade, cela signifie que la constitution, au sens large, est inadaptée...

Le Joker et la constitution

S’il n’existe, en apparence, aucun lien entre le pire ennemi de Batman et la constitution de la Ve République, il est en réalité fort possible d’analyser la seconde à la lumière du premier.

En effet, dans le film Joker sorti récemment en salle, l’acteur Joaquin Phoenix incarne un méchant légendaire de DC Comics - le Joker - sorte de Tangui diabolique psychologiquement instable. Or, Arthur Fleck (le Joker) ne se transforme en super-vilain que par un concours de circonstances sociales et politiques : la baisse des moyens des services publics sociaux et psychiatrique renforce sa détresse psychologique, la légalité des formes précaires d’emploi favorise son installation dans la pauvreté et son isolement social, l’insalubrité et l’insécurité galopante dans sa ville fictive créent un climat d’instabilité et sont à l’origine de ses premiers meurtres… Et ‘last but not least’ comme disent les Anglais, le pouvoir politique est accaparé par une oligarchie libérale méprisante personnifiée par le père de Batman…

Ainsi, il n’est pas loufoque de considérer que le Joker ne serait jamais devenu un tueur psychotique si l’élite libérale corrompue avait été éloignée du pouvoir, si les services publics avaient été protégés ou encore si la sécurité sociale avait pu lutter efficacement contre l’exclusion et la pauvreté. Ainsi, Gotham n’aurait peut-être pas eu besoin d’un homme chauve-souris capé si les États-Unis avaient suffisamment lutté contre les facteurs divisant la société et renforçant le grand-banditisme et la délinquance.

Cela n’explique toujours pas le lien entre le Joker et la constitution pensez-vous peut-être ? Si nous croyons en la justesse des mots du juriste et philosophe (controversé) Carl Schmitt, selon lesquels « la constitution est l’unité politique d’un peuple », lorsqu’une société est malade, cela signifie que la constitution est inadaptée. Ainsi, Gotham est la ville de tous les maux parce que la constitution américaine ne préserve pas les intérêts des classes populaires et n’interdit pas l’émergence d’une oligarchie corrompue. De même, le récent mouvement des gilets jaunes démontre que les institutions et règles de la Ve République sont incapables de protéger la cohésion sociale, d’assurer l’égalité réelle et d’empêcher l’installation d’une « élite » politico-économique aux intérêts opposés à celui des classes populaires et moyennes. Ainsi, il n’est pas compliqué de comprendre pourquoi les manifestants libanais, qui s’opposent à la politique libérale de leur président, ont décidé de se grimer, pour beaucoup d’entre eux, en Joker.

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