L’abstention n’est pas un accident de parcours

Rien ne va dans le scrutin de ce premier tour des élections régionales et départementales qui s’est tenu le week-end dernier en France. Rien ne va dans les enquêtes d’opinion qui l’ont précédé, les pronostics, les commentaires, les projections. Les prévisions annoncées par les bonimenteurs médiatiques ? Déjouées. Le Rassemblement national ? Il devait rafler la mise et se préparer à présider, une, deux voire trois régions. A ce jour, personne ne prévoit plus rien. Les éditorialistes partageant leur temps entre commentaires épidémiques et digressions politiques ont lassé. Que fallait-il retenir de leurs propos ? Rien ou presque. On craignait l’abstention, mais bien malin qui pouvait en supposer l’ampleur. C’est un naufrage. Elle oblige d’en mesurer les conséquences. Comme le souligne François Cocq dans une tribune publiée par l’hebdomadaire Marianne, les Français ont infligé « une gifle démocratique et dégagiste »

L’abstention n’épargne aucune formation politique. Elle est un symptôme mais pas une surprise. Le curseur démocratique de nos institutions s’est, à ce jour, bloqué sur « stop ». Pour combien de temps ? Nulle ne le sait. Est-ce grave ? Oui. Plus qu’on l’imagine.

 Cette rupture – car s’en est une- trouve son accélération après 2005 date du référendum sur la Constitution européenne largement rejetée par le corps électoral. Qu’ont décidé les dirigeants politiques ? Ils n’en n’ont pas tenu compte. Pire ils ont repris l’essentiel du texte dans le traité de Lisbonne. Un mauvais coup ? Non, une trahison. La démocratie en France ne s’en est jamais vraiment remise. Depuis, l’abstention n’a cessé de croître. La crise sanitaire a jeté alors une lumière crue sur le désaccord existant entre un électorat fatigué et une classe politique frappée d’un strabisme divergent avec le reste de la nation. On ne se voit plus, on ne se parle plus ou mal.

La question était déjà posée l’an dernier lors des élections municipales ; de quelle légitimité pourront se prévaloir les élus choisis lors d’un second tour qui risque au moins de confirmer la désaffection des électeurs du premier ? Un Français sur trois s’est déplacé. Le mal est profond, profond profond.

Le suffrage universel a été détournée puis confisquée. C’est un holdup up anti-démocratique. Une aristocratie stato-financière, comme la nomme Emmanuel Todd, a établi un césarisme autoritaire qui a juste l’apparence d’un fonctionnement démocratique. Les électeurs sont sensés choisir pour cinq ans et se taire. Surtout se taire. Or, c’est bien le principe même du gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple qui a été suspendu. Tous les pouvoirs institutionnels, économiques, financiers, sont aux mains d’un seul exécutif qui décide, oriente, menace ou consent. La représentation nationale a été dévaluée à cause d’une majorité présidentielle médiocre et servile. Le parlement et les élus des collectivités territoriales sont malmenés, dénigrés, giflés en quelque sorte.

 Autre enseignement à tirer et qui est particulièrement éclairant pour l’avenir. Tout mouvement politique constitué uniquement en machine présidentielle portant sur son pavois un candidat messianique, ça ne marche pas. Une organisation capable d'exister comme certaines plantes carnivores une fois tous les cinq ans, sans assises populaires pérennes, ça ne marche toujours pas. Parachuter enfin des candidats comme des hologrammes sur des terres dont ils ignorent tout. Ça ne marche encore pas.

Quant aux partis traditionnels, ils auront sauvé, sans doute pour cette fois-ci, des chefferies politiques établies sur des réseaux clientélistes et de féodalité hors d’âge qui ont partiellement fonctionné.

Le mouvement des Gilets jaunes avait suscité une frayeur inédite à l’Élysée. Elle était sans doute équivalente à celle qu’Adolphe Thiers et les Versaillais avaient connue face à la Commune de Paris en 1871. La bourgeoisie ne perd jamais la mémoire. "En même temps" pointait l'espoir que "quelque chose serait possible" grâce aux gens. Or, le grand débat organisé par la suite eut pour seul but de dévoyer les aspirations des protagonistes dans des spéculations bavardes ou méprisantes au cours d'un curieux marathon présidentiel. La déception demeure. Elle laisse des traces. Des traces durables. Notamment par l’abstention. Les éditorialistes parisiens et les entreprises de sondages ont largement sous-estimé voire invisibilisé l'entaille profonde que ce mouvement laisse encore à vif aujourd'hui dans le pays.

La fabrique de la politique concerne toujours les Français. Plus que jamais. Leur abstention est un net désaveu contre des pratiques, des méthodes et un personnel politique usé. Ils ont confirmé leur désintérêt pour un exercice regardé désormais comme une pantomime inutile, imposée par des médias aux ordres. Qu’attendent-ils ? Un moment, une équipe peut-être, un.e candidat.e. sans doute, un projet à l’évidence, un projet qui leur parlent qui les enthousiasment, bref qui les décident de nouveau à s’engager.

Serge Remy

Lien pour y participer : https://epfl.zoom.us/j/62992454391?fbclid=IwAR2QBLQ3fDqAg8AiOJttxyAvRxN76EqznY0CfL_mk0JMbCFNdrc2iKg3M9I

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