L’affront à Samuel Paty

« Ce qui devait être un hommage rendu à la mémoire de Samuel Paty en soutien de tous les hussards de la République s’est transformé en un terrible affront, une récidive dans cet abandon qui feint d’en ignorer les conséquences les plus redoutables », affirme Manon Le Bretton dans la Feuille constituante de ce 3 novembre. Mais « il est vrai que ce pouvoir n’aborde les sujets graves que pour les instrumentaliser le temps d’un feu de paille »...

L’hommage à Samuel Paty, sauvagement assassiné par un terroriste islamiste, a-t-il eu lieu ?
Après deux semaines passées à se gargariser de laïcité et de soutien sans faille aux enseignants, la rentrée scolaire du 2 novembre devait être le temps fort d’un hommage nécessaire et attendu. De la part d’une institution qui l’avait si lamentablement abandonné face à une cabale en règle menée contre lui par quelques prédicateurs autoproclamés, et dont les intentions ne font guère de doute à présent, c’était bien le moins qu’elle pût faire. Sans renoncer à son improvisation confuse, Jean-Michel Blanquer avait décrété un temps de concertation de deux heures alloué aux équipes éducatives, afin de se retrouver d’abord en ces temps troubles, et d’élaborer collectivement un discours cohérent à proposer aux élèves qu’ils devaient retrouver dès le milieu de matinée. Il semblait ainsi acter que la solitude de l’enseignant, portant ces sujets fondamentaux pour construire à la fois les citoyens en devenir et la société qu’ils composent, devait prendre fin. Soutien de l’institution qui prenait donc en charge l’initiative de cet hommage, cohésion d’un collectif à l’œuvre dans cette concertation : on pouvait espérer qu’une prise de conscience salutaire commençât à se dessiner.

C’était pêcher par optimisme et naïveté, tant il est vrai que ce pouvoir n’aborde les sujets graves que pour les instrumentaliser le temps d’un feu de paille. Aucun travail de fond n’y résiste. La crise sanitaire et le reconfinement – si tant est que le terme convienne à cette vaste pantalonnade qui prive les Français de leur liberté de circulation sans leur laisser le moindre espoir d’une amélioration sensible sur le front de l’épidémie ; le « reconfinement » donc, est venu percuter ce qui se mettait en place, et dans une logique désormais coutumière de rétropédalage in extremis, le ministre de l’Éducation nationale a informé samedi en fin de journée les chefs d’établissements que la concertation si nécessaire serait supprimée. Seule la minute de silence était maintenue, précédée de la lettre aux professeurs de Jaurès, opportunément caviardée pour en expurger les référence à la liberté pédagogique de l’enseignant. Autrement dit : il allait bien falloir en dire quelque chose aux élèves de tous âges et de tous horizons, il allait bien falloir évoquer ce drame impensable ; mais ce discours, s’il émergeait, serait porté non plus par une décision institutionnelle et une réflexion collective, mais pas le seul enseignant qui en prendrait l’initiative. Seul, à nouveau. Et exposé.
Retour au point mort.

Ce qui devait être un hommage rendu à la mémoire de Samuel Paty en soutien de tous les hussards de la République, s’est ainsi transformé en un terrible affront, une récidive dans cet abandon qui feint d’en ignorer les conséquences les plus redoutables. Çà et là pourtant, des chefs d’établissements ont pris la responsabilité de se montrer à la hauteur des événements, et ont maintenu le temps préalable de réflexion collective. Ailleurs, ce sont les enseignants, puis les lycéens qui entament une grève contre la double peine, puisque sans surprise, le protocole qui avait servi de prétexte à l’annulation ne renforçait rien que le mépris affiché de la santé de la communauté éducative. La confiance envers un pouvoir solitaire et erratique rompt de toutes parts. Le chemin de crête qui permettra de reconstruire une société juste passe, assurément, par la confiance dans le collectif.

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