Le dilemme de l’inflation

Par Clément Caudron

L’inflation est de retour. Traditionnellement faible depuis quelques décennies dans les pays occidentaux en général, et dans la zone euro en particulier, la voilà qui atteint des niveaux records en cette fin d’année 2021. Cette forte hausse des prix est la conséquence d’une reprise rapide de l’activité économique, suite à la levée progressive des restrictions sanitaires. La demande de matières premières, de produits agricoles ou encore de composants électroniques augmente très vite, tandis que l’offre mondiale peine à suivre, victime du sous-investissement et de la désorganisation causés par la pandémie. Voilà qui est accentué par la grande vulnérabilité de nos chaînes de valeur, mondialisées à l'extrême. Ce déséquilibre offre-demande conduit à un renchérissement général, ainsi qu’à des pénuries. D’abord limitée aux prix de l’énergie, l’inflation se diffuse désormais à l’ensemble de l’économie. Cela va-t-il durer et, si oui, est-ce grave ?
Institutions financières et banques centrales y vont chacune de leurs prévisions, pour 2022 et au-delà, et se déjugent régulièrement. En réalité, la dynamique des prix dépend de nombreux facteurs qui la rendent imprévisible à moyen terme. De nouvelles restrictions sanitaires pourraient freiner la demande (baisse des prix) mais aussi désorganiser l’offre (hausse des prix). Les plans de relance des États stimulent actuellement l’activité (et donc les prix), tandis que les futurs plans d’austérité pour cause de dette Covid risquent fort de la déprimer (et les prix avec). La spéculation financière sur les marchés de matières premières accentue aujourd’hui la hausse, et pourrait demain accélérer la baisse. Qui sait ?
S’ils s’avèrent durables, les niveaux d’inflation actuels n’ont rien d’inquiétants dans l’absolu, à condition que les salaires suivent. Une certaine inflation – avec indexation des salaires sur les prix – était courante et appréciée pendant les trente glorieuses (1945-1973). Elle allégeait les crédits immobiliers des propriétaires modestes, réduisait le poids de la dette publique, et faisait fondre les patrimoines des privilégiés, réduisant ainsi les inégalités. Toutefois, voilà qui n’est pas du goût des néolibéraux actuellement au pouvoir, qui refusent au contraire toute inflation significative.
Dès lors les banques centrales sont piégées. Elles ne souhaitent pas laisser l’inflation s’installer et veulent contrer la surchauffe en arrêtant leurs politiques monétaires accommodantes. Mais cela menacerait la reprise économique en cours, déjà fragilisée par le rebond de la pandémie. Pire, cela risquerait de faire exploser la bulle financière, sous perfusion des injections de liquidité des banques centrales depuis la crise des subprimes. C’est pourtant la voie qui semble se dessiner cette semaine : la Banque Centrale d’Angleterre vient de relever son taux directeur, tandis que la Réserve Fédérale et la BCE annoncent la réduction de leurs interventions sur les marchés financiers. Cette dernière fait d’ailleurs face à une difficulté supplémentaire : gérer des niveaux d’inflation fortement divergents au sein de la zone euro, avec une politique monétaire unique qui ne peut pas convenir à tous les pays simultanément. Prisonniers de leurs contradictions, les néolibéraux de la BCE et leurs homologues extracontinentaux tentent de concilier l'inconciliable. Ils n'y parviendront pas éternellement.

Clément Caudron

NB : Les feuilles constituantes sont des contributions au débat constituant. Elles visent à susciter et éclairer la discussion sur des enjeux structurants pour le corps politique. A ce titre, elles n'engagent que leur auteur.

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