Le discours d’un roi

« Des leçons aux perspectives, il n’y a qu’un pas qu’Emmanuel Macron s’est empressé de franchir en captant le vocabulaire de l’ambition transformatrice populaire pour mieux le détourner », affirme François Cocq dans la Feuille constituante de ce 15 juin.
« Ceux qui espéraient un retour devant le peuple en sont pour leurs frais : sous la 5e République agonisante, une double volte-face suffit à poursuivre un même chemin. »

Le président de la République s’adressait aux Français pour la quatrième fois ce 14 juin. L’occasion selon lui de présenter l’évolution du déconfinement, de tirer les leçons de la crise, et de commencer à écrire la suite. L’occasion en réalité de s’offrir un autosatisfecit pour gommer l’incurie de la politique gouvernementale et, par un révisionnisme politique cynique visant à capter et détourner le sens des mots, de s’arroger la tâche de reconstruction. 

Après le chef de guerre Emmanuel Macron et ses discours martiaux, c’était donc le retour du banquier qui entendait capitaliser sur les mesures de déconfinement. « Dès demain » nous disait-il, la vie allait reprendre un cours plus normal. Et d’énumérer précisément la levée des interdictions : zone verte pour toute la France métropolitaine, réouverture des frontières au sein de l’UE, accueil de tous les élèves le 22 juin, second tour des municipales le 28 juin, visites autorisées en Ehpad. Un point, un seul, manque à l’appel : les « rassemblements qui resteront très encadrés ». Autrement dit, le président entend garder la main et la possibilité de contraindre le mouvement social. Et une fois encore user encore du régime d’exception quand bien même les choses reviennent à la normale. Avec Macron, les libertés individuelles s’arrêtent aux revendications collectives. 

L’analyse de la gestion de crise s’est quant à elle rapidement transformée en apologie de la politique gouvernementale : « Nous n’avons pas à rougir, des dizaines de milliers de vies ont été sauvées » s’est ainsi félicité Emmanuel Macron dans un sordide renversement de perspectives, les « vies sauvées » devant occulter les morts présentées sans le dire comme inéluctables. Coupant court à toute comparaison avec les pays voisins qui ont incontestablement su anticiper et faire face, le chef de l’État a décrété que le « virus qui nous a frappés plus tôt et plus fort que beaucoup d’autres » et que « nous pouvons être fiers ». Jusqu’à affirmer, pince sans rire, avoir placé « la santé au-dessus de l’économie en vous demandant de rester chez vous ». Evacués le confinement tardif, le maintien des municipales, le retour forcé au travail pour certains en plein confinement. Le révisionnisme historico-politique réécrit la gestion de crise et occulte sciemment les responsabilités en amont de celle-ci. Au moment même où en Italie le président du Conseil Giuseppe Conte était convoqué par la justice pour rendre des comptes, le monarque présidentiel entend « tirer les leçons » par lui-même.   

Des leçons aux perspectives, il n’y a qu’un pas qu’Emmanuel Macron s’est empressé de franchir allègrement en captant le vocabulaire de l’ambition transformatrice populaire pour mieux le détourner. Ainsi en est-il de la « reconstruction d’une économie forte, écologique, solidaire et souveraine » : par écologique, entendre « qui concilie production et climat » avec des « industries vertes » ; les « relocalisations lorsque cela se justifie » ne seront pas une ligne directrice mais un recours ; la «relance solidaire pour mieux protéger nos aînés et les plus pauvres » substitue la charité à l’émancipation ; quant à la souveraineté, elle consiste en « travailler et produire davantage pour ne pas dépendre des autres ». Emmanuel Macron a pareillement lancé une OPA sur le terme « d’indépendance » répété à l’envi pour mieux le tordre : sous sa férule, l’indépendance devient comme la souveraineté l’attribut « d’une Europe indépendante, plus forte, plus souveraine ». Revendiquant «l’accord avec l’Allemagne [comme] un tournant historique » alors même qu’il engage un transfert de souveraineté du peuple français vers l’imperium technocratique bruxellois, Emmanuel Macron prétend « mener en notre nom » (avec quel mandat ?) lors du prochain Conseil européen « ce combat » qui vise à évincer le peuple de la décision.

La démocratie reste bien la grande absente du discours du président-monarque. Et pour cause : les institutions se substituent à la volonté populaire et c’est tout naturellement qu’Emmanuel Macron a pu faire de son intervention une déclaration de candidature pour 2022 en fixant « les priorités pour les deux années à venir, le cap de la décennie que nous avons devant nous ». Ceux qui espéraient un retour devant le peuple en sont pour leurs frais : sous la 5e République agonisante, une double volte-face suffit à poursuivre un même chemin. Il faudra bien pourtant que le peuple lui coupe la route pour enfin engager la bifurcation. Commençons le 16 juin !

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