Le peuple en quarantaine

« Profitant de l’aggravation de la situation sanitaire du pays due au coronavirus, un conseil des ministres extraordinaire a décidé dans le même temps de limiter les rassemblements de personnes et de déclencher le 49.3. D’une pierre deux coups, le pouvoir exécutif bâillonne la représentation nationale et le peuple », écrit Charlotte Girard dans la Feuille constituante du 2 mars.

La réforme des retraites ne passe toujours pas ; ni dans l’hémicycle (aucun débat qui n’aille au bout du vote d’un texte complet), ni dans l’opinion (des sondages perchés depuis plusieurs mois à plus de 50% d’opinions défavorables à la réforme actuelle).

Le gouvernement a quand même essayé jusqu’à ce qu’il réalise vers le mois de janvier 2020 que c’était peine perdue. Le pourrissement par le dénigrement de la grève des transports a échoué: les Français soutiennent la grève. L’abrutissement par les perroquets gouvernementaux, médiatiques ou non, n’a pas réussi ; c’est peu de le dire. Personne n’y croit. Les arguments sont faibles ou grossiers et ça se voit.

Le gouvernement a pourtant mis le paquet pour faire avaler ce conte à dormir debout de la retraite universelle. À grand renfort de com et de « débat public » pendant plus de 18 mois, il a joué la carte de la « pédagogie » auprès des gens ; en tout, cinq formes différentes de consultations citoyennes dont aucune ne relève de procédures constitutionnelles ou légales… Tout sauf une négociation officielle avec les partenaires sociaux et encore moins avec de « vrais gens ». Résultat : les préconisations du Haut-Commissaire Delevoye sortent en plein été 2019.

Mais les masques tombent définitivement en décembre. Le mot d’ordre de « confiance en la réforme » est ruiné par les multiples conflits d’intérêts du Haut-Commissaire. La grève est populaire. Les gens ont compris que le pouvoir en place ne lui veut pas de bien.

La stratégie du Gouvernement change. Pour maîtriser le contenu de la réforme, il doit en maîtriser le rythme. La constitution est là pour ça. Il déclare l’urgence sur les deux projets de loi et de loi organique suite à l’avis désastreux mais simplement consultatif du Conseil d’État fin janvier. Malgré la pluie d’amendements, la Commission spéciale qui précède la séance publique abrège ses travaux et les clôt sur un échec au bout de 2 semaines.

La séance publique connaît tous les incidents de séances possibles en plus des amendements qui permettent à l’opposition de prendre la parole et de faire des propositions alternatives. Le Gouvernement les ignore. En finir vite. Supprimer le débat parlementaire. L’article 49 alinéa 3 le permet, même s’il n’a servi jusqu’ici qu’à resserrer les rangs d’une majorité divisée en lui faisant un chantage à la motion de censure. Sur 88 recours au 49.3, aucun ne s’est jamais soldé par le vote d’une motion de censure. C’est donc une arme à la disposition du pouvoir exécutif, habituellement dirigée contre la majorité pour la discipliner. C’est cette fois une arme dirigée contre l’opposition parlementaire pourtant très minoritaire.

C’est dire la faiblesse de ce gouvernement qui n’a même plus la patience d’attendre que le débat parlementaire ait lieu. Car il sait que son temps est compté face à la colère de la rue, le rempart policier étant maintenant entamé.

Profitant de l’aggravation de la situation sanitaire du pays due au coronavirus, un conseil des ministres extraordinaire (présidé par le Chef de l’État) convoqué un samedi après-midi va décider dans le même temps de limiter les rassemblements de personnes et de déclencher le 49.3. D’une pierre deux coups, le pouvoir exécutif bâillonne la représentation nationale et le peuple.

Plutôt que de mettre le peuple et ses représentants en quarantaine, c’est ce pouvoir exécutif qui doit l’être, et ce, par tous moyens.

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