L’Ecole s’abandonne

Par François Cocq

L’école s’abandonne

Le 3 janvier, élèves et enseignants regagneront les salles de cours. Comme si de rien n’était. Le « raz-de-marée » Omicron, selon les propres mots du ministre de la santé, frappe pourtant tout le pays sans exception, les plus jeunes compris malgré les dénégations honteusement mensongères depuis 18 mois du ministre de l’éducation nationale. Pourtant la rentrée s’effectuera sous niveau 2 du protocole sanitaire, autrement dit la même chose qu’avant les vacances de fin d’année ! Il faut dire que le dit protocole est avant tout un protocole fantôme : invité le 28 décembre au micro d’une radio supposément de service public, ou encore le lendemain face aux organisations syndicales, le ministre Blanquer a été incapable d’expliciter combien de tests seraient désormais nécessaires pour regagner les salles de cours (« plusieurs ») ni à quel intervalle (« plusieurs jours »).

Ceci expliquant cela, à l’heure où les entreprises repassent en télétravail obligatoire, choix a été fait par le gouvernement de maintenir les écoles ouvertes quoi qu’il en coûte. Cette décision peut certes se discuter (nombre de pays ont ainsi décidé de rallonger d’une à deux semaines les vacances scolaires pour éviter la dispersion et la diffusion intrafamiliale des contaminations), mais elle devrait à tout le moins être accompagnée de mesures concrètes pour protéger élèves et enseignants. Or force est de constater que, peu ou prou, les mesures barrières institutionnelles dans les établissements restent désespérément aussi inexistantes qu’il y a 20 mois lorsque la crise sanitaire a débuté. Blanquer annonçait ainsi 600.000 tests par semaine dès novembre… 2020(!) mais aujourd’hui à peine le tiers est réalisé, la faute aux familles selon le ministre une fois encore auto-exonéré de toute responsabilité. Plus concrètement encore, l’Italie vient de décider de doter élèves et personnels de masques FFP2 pour faire face à Omicron. Rien de tel n’a été ne serait-ce qu’envisagé en France. L’Italie, encore elle, a depuis 18 mois équipé les salles de cours de pupitres individuels. L’Allemagne quant à elle a largement installé depuis un an des purificateurs d’air. Rien de la sorte au pays de Blanquer qui en est encore à préconiser l’ouverture des fenêtres (par ailleurs impossible dans nombre de salles de cours). Même les capteurs de CO2, qui se sont généralisés dans les écoles partout en Europe, manquent encore à l’appel en France : non seulement le gouvernement s’est déchargé sur les collectivités locales pour leur installation, les compensations financières à hauteur de 20 millions d’euros uniquement attestant de l’absence d’impulsion gouvernementale, mais il aura fallu attendre le 29 décembre 2021 (oui oui !) pour qu’une consigne soit envoyée aux préfets afin de faciliter leur installation !

Il faut dire que le ministre Blanquer est fort occupé. Après avoir barboté tout l’été, il a mis les vacances de fin d’année à profit pour recaser les copains. Ainsi, le 30 décembre, on apprenait la nomination de Nicolas BAYS, compagnon de la ministre de l’industrie Agnès Panier-Runacher, en tant que chef de cabinet du ministre. Celui-là même qui, conformément à la loi, a été tenu de quitter les fonctions de directeur de cabinet de sa compagne ministre quand on a découvert qu’elle avait donné son adresse pour pouvoir se présenter aux régionales, puis qui a tenté un pantouflage finalement interdit chez le leader mondial des semi-conducteurs pour risque évident de conflits d’intérêts ! Le copinage participe sans nul doute aux yeux de M. Blanquer de la méritocratie républicaine… 

Ajoutez à cela le dénigrement comme insulte, comme lorsqu’à la veille de la nouvelle année le ministre Blanquer parle « d’absentéisme » pour évoquer la prévision de l’agence nationale de santé qui considère que durant le mois de janvier au moins un tiers des enseignants pourrait être dans l’incapacité d’assurer tous leurs cours du fait du Covid, et, dans ces conditions, on pourrait s’attendre à ce que le monde enseignant réagisse enfin à force d’être traité en paillasson.  Que nenni. Blanquer peut bien user de la stratégie du choc pour se saisir de l’occasion et accroître le recours aux contractuels voire aux personnels retraités comme il l’a annoncé, il peut bien détourner l’école de son objet pour en faire une garderie, là où ailleurs certains se battent pour leurs conditions de travail, pour leurs salaires, pour le sens de leur métier, les enseignants restent eux désespérément atones et résignés. C’est qu’ils sont, il faut désormais en convenir, victimes de leurs propres dérives. Eponges complaisantes à la mise en œuvre de la gestion néo-managériale au sein de l’institution, ils ont voté à 38% pour Emmanuel Macron en 2017. Les primes au mérite déguisées en heures factices de « devoirs faits » et autres gadgets pour individualiser les parcours non pas des élèves mais des profs ont pris le pas sur l’engagement pour porter une ambition éducative pour tous. Déjà, leurs syndicats avaient capitulé durant l’été 2012, après l’arrivée au pouvoir de François Hollande, en avalant le socle commun qui n’est rien d’autre qu’un Smic éducatif. Toute l’idéologie libérale est concentrée dans le socle commun : prétendre placer les élèves sur une même ligne de départ factice (l’égalité des chances) sans se soucier du fait que les élèves dont les familles ont le patrimoine socio-culturel ou financier complèteront, elles, cette formation au rabais, accroissant ainsi les inégalités. L’Ecole s’est abandonnée aux sirènes du libéralisme tant et si bien que Blanquer, le saccageur de 2010 qui en tant que Directeur général de l’enseignement scolaire sous Sarkozy a supprimé 80.000 postes d’enseignants, peut désormais poursuivre tranquillement son œuvre en toute impunité.

Le Covid joue à l’Ecole aussi le rôle de grand révélateur par l’inertie qu’il met à jour. Institution républicaine par excellence, lieu sacré de l’émancipation individuelle et collective par la transmission du savoir, la qualification et la formation du citoyen, l’Ecole est en quête de sens. Par-delà l’échéance de 2022 qui se contentera une fois encore d’instrumentaliser piteusement le sujet comme le prouve la tribune de 1200 « personnalités » parue le 2 janvier pour vanter le bilan d’Emmanuel Macron en la matière, la redéfinition des missions assignées à l’Ecole appartient à la Nation toute entière. C’est aussi en son sein que l’Ecole doit puiser les ressources pour cesser de subir et porter enfin la discussion sur la place publique.

François Cocq

NB : Les feuilles constituantes sont des contributions au débat constituant. Elles visent à susciter et éclairer la discussion sur des enjeux structurants pour le corps politique. A ce titre, elles n'engagent que leur auteur.

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