Les élections du chaos

Dans la Feuille constituante du 25 mai, François Cocq critique la décision gouvernementale de fixer le second tour des élections municipales dès le mois de juin, « ubuesque fuite en avant » pour justifier le maintien du premier tour en mars. « La démocratie est perdante quand l’élection devient un objet en soi, déconnecté de la campagne qui doit la précéder pour permettre aux citoyens de forger leur opinion en conscience. »

Le second tour des municipales aura donc lieu le 28 juin. Cette décision macrono-gouvernementale est un coup de poker menteur perdant : non seulement elle fait prendre un risque fou aux citoyens au regard de l’aléa sanitaire, mais elle est à coup sûr une perversion démocratique funeste.

Seul l’orgueil personnel et l’irresponsabilité politique peuvent expliquer un tel choix. Le second tour en juin est en effet la résultante du maintien du premier le 15 mars. Macron voulait alors atténuer et occulter un échec électoral assuré. Lorsqu’il a pensé se raviser le 12 mars, il n’a pas eu le courage d’assumer l’intérêt général devant les oppositions parlementaires. Pour justifier son ineptie, Macron faisait entériner les élections dès le premier tour, ce qui donne des Darmanin élu maire-cumulard avec 25 % de participation et les suffrages de 15 % des inscrits. Ce faisant, il pouvait ensuite pratiquer le chantage à la tenue du second tour en juin pour ne pas avoir à refaire l’élection de maires déjà installés. Ubuesque fuite en avant pour justifier sa faute initiale. 

Car d’un point de vue sanitaire, les éléments objectifs garantissant un déroulement sûr du vote sont absents. Dans son rapport remis le 18 mai, le Conseil scientifique admet ne pas être en mesure d’évaluer les effets du déconfinement : « Il est encore trop tôt pour évaluer le niveau de Sars-COV-2 durant le mois de juin 2020. Les premières estimations ne seront sans doute disponibles que dans quelques semaines». Le gouvernement se permet lui pourtant de décider quand bien même le contexte ne peut être « garanti au sens statistique d’une absence de risque ».

Pour preuve, le Conseil scientifique préconise une nouvelle évaluation… 15 jours avant le scrutin. C’est donc une élection en suspens qui va avoir lieu. D’autant plus corsetée que « les règles générales édictées par le gouvernement ou les préfets pour le mois de juin, en particulier en matière de rassemblements, limiteront les rassemblements et les possibilités de faire campagne » rappelle le Conseil scientifique. Selon son président, « la campagne électorale doit être très réduite, très différente. Pas de campagne sur le terrain, pas de campagne sur le marché, pas de campagne à domicile ». La démocratie est perdante quand l’élection devient un objet en soi, déconnecté de la campagne qui doit la précéder pour permettre aux citoyens de forger leur opinion en conscience. Les institutions ne sont plus au service des citoyens, mais ces derniers sont au contraire mis au service d’institutions qui ont une vie propre déconnectée de la leur.  

La tenue de l’élection dans ces conditions est un acte profondément conservateur et réactionnaire. Pas étonnant que 36 « éminents » élus aient paraphé le 17 mai dans le JDD une tribune en soutien : les mêmes qui ont passé le premier tour avec une participation famélique veulent au plus vite un second tour où la prime aux sortants va peser de tout son poids au regard du contexte. L’instrumentalisation n’est pas l’apanage du seul gouvernement mais de toutes les baronnies. 

Face à ce passage en force, le juge administratif et le Conseil d’État devront être saisi après la promulgation du décret le 27 mai. Au-delà, parce que la déconnexion des deux tours est jugée par beaucoup inconstitutionnelle, et parce que le président de la République ne le saisira pas de lui-même puisque rien dans la Constitution ne contraint le monarque de le faire, le Conseil constitutionnel devrait être saisi pour peu que 60 députés ou sénateurs acceptent de le faire.  

L’irresponsabilité politique des décideurs conduit au chaos civique. Parce que Macron a pu impunément jouer avec la démocratie en mars, celle-ci est défroquée en juin. Si l’élection devait dans ces conditions aller à son terme et alors même que  le conseil scientifique parle de « risques majeurs liés à la campagne électorale », les citoyens en seraient réduits à se mettre de côté de la marche institutionnelle pour préserver la démocratie.

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