Mes tongs et la mondialisation

Petit conte d'été par Frédéric Viale

Mes vieilles tongs ayant vécu, je décide d'un acte d'achat tout bête : les remplacer par une nouvelle paire acquise à la grande surface de la petite ville endormie prés de laquelle je passe des vacances enchanteresses. Très vite, j'ai mis la main dessus. Toutes simples, deux tons de bleus, plastique sur caoutchouc. L'étiquette indique deux éléments d'information cruciaux : le prix et la provenance. La provenance, vous la devinez : la Chine. Le prix étonne : 99 centimes d'euro.

Petit calcul rapide de coin de table au moment de l'apéritif anisé (vacances de rêves, je vous l'ai dit) : le vendeur final a pris entre 20 et 30% du prix. L’État, 20% de TVA. Les intermédiaires divers (négociants, exportateurs etc.) environ 30%. Le prix de fabrication oscille autour de 10%, sachant que la personne qui a effectivement surveillé la machine à fabriquer les tongs a touché quelques fractions de centimes et que donc son coût est parfaitement négligeable dans le prix final mais que cette partie du coût tient essentiellement dans l'amortissement de la machine et un peu (pas beaucoup) dans les matières premières. On retire encore quelques points pour les coûts financiers. Restent moins de 10 centimes d'euro pour le transport.

Ce petit calcul à la louche montre plusieurs choses :
1- qu'un produit manufacturé simple et portant peu de valeur ajoutée peut traverser des dizaines de milliers de kilomètres et néanmoins remplir ses fonctions de produit sur un marché, c'est-à-dire, générer un bénéfice ;
2- que ce bénéfice n'est possible qu'à deux conditions cumulatives : que les employés qui ont effectivement fait le travail tout au long de la chaîne de production soient très très peu payés ; et que
3- le transport par containers hyper-polluant soit quasiment gratuit, et qu'en tous les cas ni l'armateur ni l'exportateur ne paît le coût réel de la pollution que le transport de cet produit a occasionné ;
4- une troisième condition est importante : que le commerce entre la France et la Chine soit le plus libéralisé possible, c'est-à-dire qu'il connaisse le moins d'entraves imaginables. Cela tombe bien, l'Union européenne a signé un accord de libre-échange avec la Chine – prétextant au passage que la facilitation du commerce entraînerait forcément une amélioration des droits humains en Chine (les Ouïgours ne se sont pas prononcés).

Finalement, ces constats confirment ce que nous savons depuis longtemps : la mondialisation marchande ne produit d'effets positifs que pour les marchands mais certainement pas pour les soutiers de la mondialisation, les derniers de cordée, celles et ceux qui travaillent tout au long de la chaîne de production : c'est parce que le droit du travail n'existe pas dans les usines (en Chine, mais la démonstration est valable ailleurs) et qu'il est théorique dans la marine marchande que les prix peuvent ainsi être tirés par le bas. Par ailleurs, n'est jamais remis en cause l'absurdité de mettre sur les mers des containers portés par des bateaux énormes qui polluent l'équivalent d'un million de voitures pour trimbaler des produits qui pourraient être fabriqués localement. Saccages écologiques et sociaux sont les deux mamelles de la mondialisation marchande.

On peut tourner la question dans n'importe quel sens : seule une intervention cohérente et ferme de l’État pourrait limiter les conséquences néfastes d'un système au service des intérêts commerciaux mondiaux. L'Union européenne n'est pas, dans ce domaine (pas plus que dans un autre), la solution, au contraire, puisqu'elle promeut activement les accords de libre-échange. Or l’État est actuellement gangrené par une clique de « responsables » qui n'agissent pas pour l'intérêt général mais pour quelques intérêts financiers et marchands étroits. Et qui se trouve protégée par des institutions qui interdisent le changement.

Moralité : même une paire de tongs amène à la conclusion que tout est politique.

Frédéric Viale

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