Processus constituant: refaire peuple, refaire Nation

Par Elio Skiadas Deltell

Face aux incessantes fractures qui traversent la société, en France et ailleurs, notamment sur des sujets comme la sacro-sainte identité, la silhouette d’un grand vainqueur se dessine petit à petit: le libéralisme. Ces divisions, qui éloignent du débat le principe même d’intérêt général, servent très clairement l’idée d’après laquelle tout coûte trop cher, et qui fait que l’Etat coupe dans les dépenses, sous-traite et contribue à la communautarisation de la solidarité. L’individualisme se sent pousser des ailes. Résultat: le peuple en sort perdant. Mais, de quel peuple parlons-nous ? Et quelle Nation peut-il constituer ?

D’un côté, des normatifs obsédés par la pureté de l’arbre généalogique expliquent qu’au fond, l’herbologie est une très bonne façon de définir toutes ces notions: la souche, la branche, la feuille, et tous ces délires qui nous ramènent toujours à une vision ethnique du peuple et de la Nation, forcément excluante vis-à-vis de toute personne ayant une couleur de peau commençant à la coquille d’oeuf. Cette vision complètement absurde du lien à la Nation et du peuple ne peut qu’attiser la haine, mener à davantage de divisions et à du repli de toute part. Elle va également à rebours de tout ce que devrait être une Nation, puisqu’elle repose sur le fait d’ériger un particularisme en norme. Or, Rousseau nous a depuis bien longtemps appris qu’il s’agit là d’un fantasme absolu.

D’un autre côté, il ne faudrait pas tomber dans l’essentialisation (certes, cette fois plus sympathique, mais tout aussi condescendante) de citoyens qui ne demandent qu’à être traités de la même façon et avec la même dignité que les autres. Voilà pourquoi il ne peut y avoir différentes échelles de dignité ou de droits selon la couleur de la peau, la religion (réelle ou supposée), ou encore la culture englobant toutes les pratiques, y compris celles qui sont condamnables. Rien ne sert non plus de répondre à ceux qui veulent construire des murs et rejeter les gens à la mer que les populations qui arrivent sur le territoire sont « une grande richesse ». On parle là du droit à ne pas mourir en essayant de sauver sa peau et à vivre en sécurité. Il s’agit, encore une fois, d’une victoire intellectuelle du libéralisme: l’être humain a une valeur - presque marchande - et tout se paie: y compris sa place au sein d’une Nation.

Comment faire - ou refaire - peuple, donc ? Tout d’abord, en ayant à l’esprit qu’il s’agit, comme la Nation, d’un concept éminemment politique. Le fait d’être Français - transposable, à mon avis, à n’importe quel pays - n’est ni une question de couleur de peau, ni une religion, ni une orientation sexuelle. Il n’existe donc purement et simplement pas de Français de souche, et d’autres de branche. Faire la distinction revient à croire en des catégories fictives qui figent et assignent l’autre, faisant croire que dès l’arrivée de la prochaine crise, tout un tas de personnes pourraient s’emparer de leur petite valise sous leur lit et repartir « là d’où ils viennent ». Oubliant au passage que pour nombre d’entre eux, cet endroit s’appelle la France.

Afin de faire peuple, il faut également défendre inlassablement les principes Républicains, dont la laïcité, qui permet de libérer la sphère publique des dogmes, contre lesquels l’argumentation rationnelle ne pourra jamais rien. Le peuple, libéré de ces certitudes aveuglées, exerce ainsi pleinement la souveraineté qui lui revient de plein droit, sans injonctions, sans assignations, et au nom de l’intérêt général: ni au nom d’intérêts particuliers, ni en celui de telle ou telle « communauté » construite de toutes pièces.

En voyant en l’autre son égal, capable de penser par lui-même et d’être pleinement citoyen, on cesse de tout hiérarchiser et de considérer qu’il y a des citoyens plus légitimes que d’autres, que ce soit dans leur droit à vivre sur le territoire ou à s’emparer de tel ou tel sujet, en particulier lorsqu’il s’agit de politique. Refaire peuple est un long processus et un chantier considérable, un combat qui doit se mener sur plusieurs fronts: réaffirmer les principes fondateurs, refuser toute assignation (ici le rôle de l’école est crucial), faire de l’éducation populaire sur ce qu’est un peuple et une Nation, intégrer les populations immigrées avec l’exigence que l’on leur doit pour qu’elles puissent pleinement embrasser le pays qui les accueille, redonner une conscience de classe aux citoyens, continuer à faire un travail d’histoire pour y repérer des trous ou des non-dits...

Ce long processus, que l’on pourrait qualifier de constituant, peut ainsi contribuer à la refondation de la Nation comme corps politique, à une mobilisation du peuple qui, fort de ses citoyens éclairés, trouve une solution collective et une sortie par le haut à la profonde crise démocratique, institutionnelle et sociale que traverse ce pays, comme tant d’autres. Une nouvelle République est non seulement souhaitable: elle est possible. L’émancipation individuelle et collective en sortira gagnante. L’identitarisme et son ami intime, le libéralisme, pourraient se trouver dans de grandes difficultés après un tel processus. Il est grand temps de refaire peuple.

Elio Skiadas Deltell

NB : Les feuilles constituantes sont des contributions au débat constituant. Elles visent à susciter et éclairer la discussion sur des enjeux structurants pour le corps politique. A ce titre, elles n'engagent que leur auteur.

À VOIR AUSSI