RIC : Qui a peur de la démocratie?

Dans ce billet publié le 19 décembre 2018, Manon Le Bretton présente les enjeux du RIC (référendum d'initiative citoyenne), face à deux conceptions de la démocratie, représentative et participative, entre lesquelles «il ne saurait exister d'opposition».

RIC : Qui a peur de la démocratie ?

Avec l’émergence du Référendum d’initiative citoyenne comme revendication désormais incontournable des Gilets jaunes, on voit ressurgir chez nos dirigeants une peur des masses populaires à peine contenue. Sur BFMTV, Stanislas Guérini, délégué général de LREM, sonne l’alarme : « Je ne veux pas que demain on puisse se réveiller avec la peine de mort dans notre pays parce qu’on aura eu un référendum d’initiative citoyenne« . L’argument instille le doute chez certains. La peine de mort tout de même… Ne serait-on pas allé un peu vite et loin en revendications ?

La peur du peuple comme boussole.
La critique n’est pas nouvelle, et cette peur ne date pas d’hier. N’oublions pas que l’histoire de la République ne s’est pas toujours confondue avec celle de la démocratie : il y a une tradition républicaine non démocratique. Elle trouve sa source chez Aristote, hostile au pouvoir du Demos, et se prolonge au-delà de l’Ancien Régime. John Adams, l’un des pères fondateurs des États Unis d’Amérique, déclarait tout de go : « J’ai toujours été pour une République libre, pas une démocratie, qui est un gouvernement arbitraire, tyrannique, sanglant, cruel et intolérable. »


La critique n’est pas nouvelle, et cette peur ne date pas d’hier. N’oublions pas que l’histoire de la République ne s’est pas toujours confondue avec celle de la démocratie : il y a une tradition républicaine non démocratique. Elle trouve sa source chez Aristote, hostile au pouvoir du Demos, et se prolonge au-delà de l’Ancien Régime. John Adams, l’un des pères fondateurs des États Unis d’Amérique, déclarait tout de go : « J’ai toujours été pour une République libre, pas une démocratie, qui est un gouvernement arbitraire, tyrannique, sanglant, cruel et intolérable. »

Alors même que depuis longtemps plus personne n’osait contester que la souveraineté appartienne en droit au peuple, comme source de la loi, on discuta encore longtemps pour savoir qui serait à même d’en devenir l’instance exécutive au sein de la cité. Pour manipuler cet outil tranchant, il fallait des têtes bien faites et responsables. C’est ainsi qu’on justifiait les régimes aristocratiques voire monarchiques.

(Sur ces questions, voir la passionnante Histoire de la République en France par Thomas Branthôme et Jacques de Saint Victor, ed. Economica)

Un barrage contre la populace.
On pourrait penser qu’il s’agit là de débats enterrés dont le spectre ne menace plus depuis longtemps nos démocraties installées. Mais à y regarder de plus près, qu’est-ce d’autre que cela qui est en train d’affleurer dans le débat public, porté comme un seul homme par les membres de la majorité ? Gilles Le Gendre, président du groupe LREM à l’Assemblée, revendique contre les appels au RIC une « certaine verticalité du pouvoir », et veut « concilier la démocratie représentative et la démocratie participative ». De son côté, Stanislas Guérini cité plus haut joue la représentation contre l’intervention populaire : « Moi je crois aussi en la démocratie représentative ». C’est dire, à mots à peine couverts : les représentants du peuples vous protègent contre le peuple lui-même. De fait, ce genre de déclarations constituent un terrible aveu en creux. Qu’est devenue la démocratie représentative, aux yeux de ceux qui en bénéficient en l’incarnant ? Un barrage contre la populace – ce peuple vil, cette masse informe que les latins désignaient du nom de plèbe, soumis à ses passions et bas instincts, prêt à se laisser dévoyer par le premier tribun populiste venu.

On serait tenté de leur dire qu’il est un peu tard pour regretter les corps intermédiaires, à commencer par les syndicats, qu’ils se sont employé méthodiquement à discréditer à coups de contre-vérités, et à priver de tout levier d’action à coups de lois travail. Les voici à présent, avec les Gilets Jaunes, confrontés à ce qu’est le peuple dans toute sa vigueur, sa diversité et son caractère insaisissable. Mais surtout, c’est justement parce que la plupart de nos représentants se sont assis sur leur mandat comme dans un fauteuil capitonné que le peuple se trouve contraint de passer à l’acte, les rappelant aux origines du mot : le latin mandatum dérive du verbe qui signifie « ordonner », et que l’on retrouve dans « commander ». Par son mandat, le peuple ne donne pas carte blanche : il ordonne. Et chaque élu devrait voir dans chaque gilet jaune une statue du commandeur, venu le rappeler à ses devoirs de représentant du peuple et de sa volonté, agissant par procuration. Il ne saurait exister d’opposition entre démocratie représentative et participative.

Sagesse populaire ?
De là à permettre au peuple d’intervenir directement dans les décisions politiques majeures, à tout moment, par l’introduction du Référendum d’initiative citoyenne, il y a un pas que certains refusent de franchir. Tels les compagnons d’Ulysse ouvrant innocemment l’outre d’Éole, on craint de déclencher des ouragans qui emportent avec eux jusqu’aux chantres de la démocratie participative. Veut-on s’exposer à la dictature du nombre ? Peut-on raisonnablement faire le pari de la sagesse populaire? En réalité, la question n’est pas là. Car il n’y a pas de vertu immanente du peuple ; il y a une vertu effective de la démocratie, dès lors qu’on veut bien la prendre dans toute sa radicalité. Donner au peuple le pouvoir et le suffrage universel, ce n’est pas seulement lui donner les clés du château ; c’est s’obliger au même instant à lui en donner les moyens, sous peine de faire sombrer la société. Chaque fois que l’on ruse avec la souveraineté du peuple au nom de la vertu et des compétences supérieures d’un gouvernement des meilleurs (aristoï), ou d’une super-structure technocratique, on n’est plus tenu de donner à ce peuple les moyens de se rendre digne d’exercer ce pouvoir. On s’apprête aussitôt à brader l’éducation républicaine, l’accès à la culture, la formation du citoyen à exercer sa souveraineté. Et par là même on valide la confiscation du pouvoir au profit de ceux qui savent, ceux qui ont bénéficié des meilleures écoles et des plus hautes études. D’où le sabordage auquel on assiste de la part des gouvernants libéraux, qui ne se cachent même plus de rêver à un régime oligarchique. C’est la république des experts et des technocrates, contre la démocratie.


Billet publié sur le blog de Manon Le Bretton le 19 décembre 2018.

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