Violence et déchéance institutionnelle

Depuis quelques semaines, les menaces proférées à l’encontre de certains élus occupent l’espace médiatique. Ces épisodes répétés, sont alors exclusivement traités d’un point de vue moral quand ils traduisent pourtant avant tout un choc politique.

Par François Cocq

Les élus qui sont pris à partie se réfugient tranquillement derrière une communication évoquant des « atteintes contre la démocratie ». Mais il faut bien voir que la démocratie joue ici comme ailleurs (entendez le président Macron qui lors de chacun de ses discours ne peut s’empêcher de donner une nouvelle définition de la démocratie sur l’air de « la démocratie c’est… ») le rôle de mot-valise, une démocratie qui contiendrait toute entière dans le corps du représentant (comme d’autres avec la République) et qui s’assume plus que jamais détachée du mandant.

Il n’est donc pas tant important de s’émouvoir ingénument que d’essayer de comprendre ce qui nous a amenés là. Bien sûr les insultes répétées du chef de l’état, comme récemment sa volonté « d’emmerder » les non-vaccinés, sont un souffle sur des braises. Mais celles-ci sont déjà ardentes. La conflictualité qui s’est installée sur le passe-vaccinal ne fait que prolonger le sens politique originel du mouvement des Gilets jaunes qui, au-delà de la question fiscale, posait en préalable la question démocratique. Les Gilets jaunes ont fait surgir un hiatus de légitimité entre deux légitimités bien réelles mais désormais quasi disjointes: celle issue de l’élection dans un champ institutionnel dont se prévalait le président, et celle, permanente et inaliénable, du peuple souverain. La déconnexion de légitimité entraînait une perte de consentement à l’ordre entendu au sens large, autrement dit à l’ensemble de la superstructure. Le président Macron l’avait bien compris. Car s'il a au moins fait semblant de traiter la question des Gilets jaunes dans ses dimensions économiques et sociales, il a soigneusement évité de se confronter à la brûlante question démocratique. De fait le feu couve encore car, au carrefour de Marat et de Frantz Fanon, la rupture de consentement ouvre la voie à la « violence réciproque » pour qui cherche briser les chaînes de l’esclavage démocratique.

Il faut donc continuer à remonter la bobine jusqu’au nœud gordien institutionnel : l’élection présidentielle elle-même. La violence réciproque comme outil politique, qui découle de la rupture de consentement, qui elle-même provient du hiatus de légitimité, prend sa source dans la monarchie présidentielle. Elle est devenue un théâtre d’ombre, à assise minoritaire. L'inversion du calendrier électoral et la juxtaposition permanente élections présidentielle- élections législatives aliène le législatif et met sous tutelle des représentants qui ne doivent leur élection et donc leur légitimité qu’à un seul. La représentation disparaît alors au profit de la délégation du pouvoir souverain, lequel est incessible car par nature attaché au corps même du souverain, le peuple. Ce n’est donc pas un hasard si, là où le président est victime d’un hiatus de légitimité, cette dernière est carrément déniée à ceux qui apparaissent comme ses pantins. C’est la fonction de représentation en tant que telle qui est visée dès lors qu’elle est, non pas attachée en propre au représentant, mais ligotée à une politique perçue non seulement comme injuste mais comme illégitime. Notons que le rejet de cette fonction de représentation s’étend malheureusement désormais par exemple à des responsables de centre de vaccination ou des personnels soignants perçus non au travers de l’exercice de la mission qui leur est confiée, mais au travers du soubassement politique de celle-ci.

Ce n’est bien sûr pas non plus un hasard si ces intimidations sur des représentants interviennent alors que se profile une nouvelle déchéance présidentielle-législatives qui ne peut que continuer à approfondir l’abîme démocratique en substituant toujours plus la délégation à la représentation. Le salut démocratique ne passera donc que par la mise à l’index de cette matrice dévastatrice. Il est à craindre que 2022 n'y suffise pas, mais le combat continue car il en va rien moins que de l’expression de la souveraineté populaire.

François Cocq

NB : Les feuilles constituantes sont des contributions au débat constituant. Elles visent à susciter et éclairer la discussion sur des enjeux structurants pour le corps politique. A ce titre, elles n'engagent que leur auteur.

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